Quand on parcourt aujourd’hui la promenade paysagère d’USIN, tout semble naturel. Comme si les arbres, les massifs et les cheminements avaient toujours été là. Pourtant, ce décor est le fruit de plusieurs années de réflexion et d’interventions successives sur un site quasi dépourvu de végétation, et aux sols appauvris par des décennis d’usage industriel. Pour les retracer, nous avons donné la parole aux trois artisans de cette transformation : Anne Gardoni (Atelier Anne Gardoni), Christophe Cottarel (Nymphéa Paysage) et Aymeric Davin (Siaf).

Quand vous avez découvert le site, qu’est-ce qui vous a le plus frappé ?
Christophe Cottarel – Tout est immense, avec des bâtiments s’étendant sur près de 10 000 m², des voiries de 8 mètres de large, des pylônes et cables haute tension en traversée du site… Et en arrivant sur place, le paysage était à l’avenant : ultra pauvre. Entre les grands espaces minéraux, il n’existait quasiment ni arbustes ni végétation intermédiaire. Les quelques arbres présents n’étaient pas bien développés, malgré leurs 35 ou 50 ans, et semblaient « perdus » dans un ensemble gigantesque.
Anne Gardoni – Ce qui m’a immédiatement intéressée, c’est que nous étions face à un site industriel existant qui changeait de stratégie, avec l’ambition d’un parc d’activité nouvelle génération. La question posée était simple : comment faire d’un site totalement imperméabilisé, aseptisé, à faible biodiversité, un aménagement qui s’inscrive vraiment dans une démarche environnementale ? Et cela, avec une certaine frugalité. On n’était pas là pour « tartiner du vert » ! L’enjeu, c’était de mettre en place des changements qui puissent perdurer, quelle que soit l’évolution future du site.
Quels ont été les partis pris de conception marquants, pour transformer un site comme USIN ?
Anne Gardoni – Le premier travail a été de définir une ossature paysagère. Face aux emprises et aux volumes des bâtiments, des petits aménagements épars n’auraient eu aucune présence. Il fallait de la masse, de l’épaisseur. C’est cette ossature qui a ensuite permis de développer d’autres thèmes paysagers, de créer des sous-espaces progressivement appropriables par les usagers. L’objectif était aussi de travailler l’arrivée sur le site : que ce soit à pied, en bus ou en voiture, l’environnement traversé compte.
Aymeric Davin – De notre côté, le fil directeur était la sobriété et l’anticipation. Qu’il s’agisse des VRD (ndlr : voiries et réseaux divers) ou des autres infrastructures, nous les avons conçus pour le site en version finale, pas seulement pour ce qui existait au moment du chantier. Tous les réseaux, les bassins de gestion des eaux pluviales, ont été dimensionnés pour accueillir les futurs lots de construction. L’idée était, tout simplement, de ne pas avoir à tout casser quelques années plus tard.
Christophe Cottarel – Cette ambition de sobriété, elle s’est aussi traduite par l’idée de faire avec l’existant. Pour ça, on a fait en sorte de réemployer les terres du site et de travailler en circuit court : les Alchimistes, locataires d’USIN, nous fournissaient en compost directement depuis le site. D’autres partenariats ont suivi, notamment via le Marathon de la biodiversité avec la Métropole de Lyon. Ceci afin de ramener la nature en ville et de favoriser la biodiversité au cœur d’un site industriel.
Le site était-il difficile à travailler ? Quels ont été les principaux défis à relever ?
Aymeric Davin – Concernant les infrastructures, la contrainte principale était vis-à-vis de la gestion des eaux pluviales. Tout le site était auparavant connecté au réseau communautaire : nous avons travaillé à déconnecter les zones réaménagées et l’infiltration se fait désormais à la parcelle, directement dans les sols désimperméabilisés. Nous avons aussi créé trois grands bassins enterrés, dont certains descendent à 6-7 mètres de profondeur et sont remplis de galets. Les volumes sont importants, entre 500 et presque 1 000 m³ par bassin. On ne les voit pas, mais c’est ce qui permet au site de ne pas peser sur le réseau de la Métropole de Lyon, même avec les nouvelles constructions. Il y a eu aussi tout un travail sur les réseaux secs, l’éclairage – entièrement en LED, avec détection de présence et abaissement programmé – et la sécurisation des accès. Un chantier colossal, même s’il est invisible une fois terminé.
Christophe Cottarel – Les sols ne sont généralement pas le point fort des sites industriels, et celui d’USIN ne faisait pas exception. Nous avons mené un travail poussé de refertilisation microbienne : mycorhization, engrais verts pour apporter de l’azote, recréer de la matière organique et un couvert végétal. On a aussi travaillé avec des analyses de sol en laboratoire. C’était un investissement réel, et USIN a été prêt à le faire. Aujourd’hui, avec quatre ans de recul, la terre fabriquée est extrêmement riche. Des champignons ont commencé à pousser au pied des arbres l’année dernière, c’est le signe visible que tout le mycélium qu’on a mis en place entre le paillage et la terre est bien en place, en lien avec les racines. La vie, invisible sous la surface, s’exprime enfin.
Anne Gardoni – Il y avait aussi tout un volet lié à la gestion des terres issues d’un ancien site industriel : nous avions la volonté de ne rien sortir du site. Tout ce qu’on allait excaver devait pouvoir être replacé. Cela a fait évoluer légèrement la morphologie du paysage par rapport à ce qu’on avait imaginé au départ, mais c’est aussi comme ça qu’un projet se construit. Ce qui est vraiment satisfaisant, c’est qu’on a adapté une palette végétale à des sols pauvres, on a renaturé, réamendé. Et ça a fonctionné.
Intervenir sur un site en activité, cela a-t-il posé des difficultés particulières ?
Christophe Cottarel – Oui, c’était une vraie contrainte ! Travailler sur un site occupé, avec des livraisons, des accès à maintenir, des voiries à garder propres quand on travaille la terre sous la pluie… Et il y avait aussi cette dimension un peu particulière : USIN est dans un ancien couloir de bombardement et il y avait des suspicions d’obus dans les sous-sols. Une entreprise de déminage était donc présente lors des premiers terrassements, avec des détecteurs de métaux à chaque fois qu’on descendait de 30 à 50 centimètres. On n’a rien trouvé, heureusement, mais ça ajoutait une couche de singularité au projet.
Aymeric Davin – Pour autant, l’activité n’a jamais été interrompue. On travaillait en concertation permanente, avec le directeur d’exploitation d’USIN notamment, pour minimiser les gênes. Ce qui a rendu la chose possible, c’est l’organisation en lots successifs et la coordination entre paysagistes, VRD et entreprises de chantier pour s’assurer que personne ne venait défaire le travail de l’autre.
Qu’est-ce qui est le plus visible aujourd’hui sur USIN ?
Anne Gardoni – Ce qui me satisfait le plus aujourd’hui, c’est l’échelle des résultats obtenus. On a fait un pari sur les sols : ça a fonctionné. On a fait un pari sur la masse : ça marche, et ça va être encore mieux d’année en année. L’ossature centrale – le grand maillage piéton, les microforêts de part et d’autre – est en place. Elle génère déjà des sous-espaces intéressants, et dans un ou deux ans, quand le végétal sera encore plus développé, on trouvera cette intimité qu’on cherchait. Un paysage qui continue de se constituer sous nos yeux, c’est assez rare et assez beau à observer.
Christophe Cottarel – C’est vrai, on voit les microforêts prendre forme. Au départ, on avait planté de jeunes sujets, des plants de 60 cm. Aujourd’hui, ils commencent à former des masses, à créer des écrans intéressants. Les cèdres existants, qu’on avait failli perdre à cause de la pauvreté du site d’origine, paraissent moins isolés maintenant qu’ils s’inscrivent dans une trame verte plus continue. On leur a même redonné du mobilier en pied pour qu’on puisse profiter de leur stature. Et le linéaire de haie champètre, créé à l’occasion du Marathon de la biodiversité, commence aussi à bien s’étoffer : c’est une zone qu’on laisse vivre naturellement, sans usage, pour qu’elle devienne un vrai corridor écologique.
Les espaces extérieurs ont-ils été pensés pour être vraiment « habités » ?
Anne Gardoni – Dès les premières réflexions, l’objectif était de proposer des espaces extérieurs qui puissent être réellement utilisés par les occupants du site. Aujourd’hui, les tables en extérieur sont investies dès les beaux jours : les salariés s’y retrouvent pour déjeuner, pour des réunions informelles, pour prendre l’air entre deux sessions de travail. Cela s’est mis en place naturellement, parce que le projet était conçu pour. C’est un plaisir simple de concepteur, mais c’est assez agréable.
Christophe Cottarel – On prévoit d’ailleurs encore de compléter les équipements : terrain de pétanque, ombrières, nouvelles tables sur la zone entre le lot 1 et le bâtiment 108… L’idée est que tout ne se passe pas qu’à l’intérieur des bâtiments. Un site industriel peut aussi avoir une vie dehors !
Que reste-t-il à faire, et comment envisagez-vous la suite ?
Aymeric Davin – Nous sommes en train de travailler sur la frange ouest, le long du boulevard Joliot-Curie. C’est une zone encore très minérale, avec des parkings existants. L’objectif est d’y déployer la même logique d’infiltration des eaux à la parcelle, avec une plus-value paysagère. Les travaux sont envisagés avant 2028. Par ailleurs, l’avancement du lot 1 va permettre de démanteler le bardage de la chaufferie et d’ouvrir visuellement toute une percée sur la partie sud. Ce sera une transformation assez forte.
Christophe Cottarel – Il y a aussi la transplantation récente des arbres du parking nord, pour libérer les emplacements des futurs poteaux d’ombrières photovoltaïques. C’est une illustration de l’agilité qu’exige ce type de projet sur le long terme : un cahier des charges précis, mais une vraie capacité à s’adapter.
Anne Gardoni – Ce qui est important maintenant, c’est de ne pas lâcher le projet. Continuer à observer comment les choses évoluent, s’adapter si nécessaire, mais sans jamais oublier les fondamentaux du départ. L’écriture paysagère d’USIN est là, elle prend de la force d’année en année. Il faut continuer à lui donner les conditions pour qu’elle s’exprime.
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